Création artistique

Spectacle

Entre chien et loup

Machine Double

Auteur : Jack London

Mise en scène : Charlotte Micheneau Woehling

L’appel de la forêt est une traduction complexe et discutable du titre original The Call of the Wild. Le Wild est au sens premier une zone géographique à la frontière entre le Nord Canadien et l’Alaska, où le fleuve Yukon prend sa source. Ce mot est ensuite passé dans le langage commun, traduit en français par sauvage, mais il recouvre ici un sens plus large qui ne peut pas être traduit en français, d’où le choix compliqué de traduction entre L’Appel sauvage et L’Appel de la forêt. Je parlerais donc du Wild comme d’un territoire, celui du Nord du fleuve Yukon, et non comme d’un concept.
Ce roman est l’exact contrepoint de Croc Blanc. Un grand chien domestique, Buck, découvre les lois de la nature du Grand Nord et désapprend les lois des hommes pour pouvoir survivre dans cet univers glacé et féroce. Le Wild devient un personnage, une entité dont la volonté est de rappeler à lui tout animal sauvage, mais aussi la cessation du mouvement. Il
est donc en combat perpétuel avec le vivant. Déplacé de son environnement familier, Buck doit s’adapter à ce nouvel environnement et entame sa transformation. Les instincts ancestraux lui reviennent et supplantent les apprentissages que des générations de domination par l’Homme ont ancré chez lui. Sa transformation est totale ; à la fois physique (son corps se fortifie pour s’adapter au froid et aux efforts qui lui sont demandés et qui sont nécessaires à sa survie dans le Grand
Nord) et comportementale (ses sens s’aiguisent et ses instincts primaires reviennent). Il entend l’appel du Wild, ne le comprend pas mais ressent le besoin irrépressible de répondre à cet appel, de rejoindre la vie sauvage. Cette nécessité est ici aussi d’une puissance exponentielle. Pour répondre à cet appel, Buck doit se défaire de l’emprise des hommes sur lui, s’autonomiser, apprendre à survivre seul. Il apprend à tuer pour se nourrir, à reconnaître les créatures plus fortes et plus faibles que lui, il adopte une démarche furtive et se faufile sans bruit dans la forêt. Il se défait également de l’emprise émotionnelle de l’Homme sur lui, détruit tout lien de dépendance affective. Il n’y parviendra finalement que par la mort de son dernier maître, et sa vengeance sur ses assassins. Il a tué l’Homme, il n’en aura plus jamais peur.


Autre roman de Jack London écrit en 1906, Croc Blanc dessine le parcours d’un jeune loup du Grand Nord et sa rencontre avec l’humain et sa « civilisation ». Croc Blanc accepte de confier sa personne et sa liberté à l’Homme en échange du confort de la vie domestique, sans jamais oublier les
enseignements du Wild sauvage de sa petite enfance. Un parcours violent, semé d’apprentissages nécessaires à la survie dans un univers hostile et dangereux, dans lequel la relation entre l’Homme et le loup est interdépendante ; l’Homme ayant besoin de la force et de l’endurance du chien pour se déplacer et se défendre de dangers potentiels et le loup ayant besoin de l’Homme pour la chaleur de son feu et la nourriture qui lui permet de subsister sans avoir besoin de chasser, sans craindre la famine.
Le loup accepte de livrer sa liberté et remet à l’Homme le soucis et la responsabilité de sa vie. Ces contrats d’interdépendance mutuelle racontent la servitude volontaire, mais aussi la volonté de l’Homme à toujours aller explorer et dominer des endroits du monde où il n’est pas à sa
place. Nous avons ici, du point de vue du sauvage, le portrait de l’Homme dans sa volonté jamais éteinte d’asservir le monde sauvage, de domestiquer l’environnement qui l’entoure pour en devenir le maître incontesté ; en termes d’espace et de temporalité.
Croc Blanc découvre petit à petit les transformations que l’humain apporte à son environnement pour pouvoir y survivre, mais aussi pour en être le maître. L’Homme, dans sa volonté de toute puissance invente des solutions et des transformations de la matière toujours plus extravagantes.
Croc Blanc découvre d’abord un campement indien fait de tentes de peaux de bêtes tenues par de longues branches d’arbres et dont le centre est occupé par un feu. Il est ensuite conduit dans la ville de Dawson, découvre les bateaux à moteur, les maisons faites de rondins de bois en dur, les
rues, l’animation etc. Il termine son voyage dans la région de San Francisco, où l’Homme est allé au bout de la transformation qu’il apporte à son environnement. Spectateur de cette puissance, Croc Blanc accepte la domination de l’animal Homme comme un fait. Un animal capable de
transformer la matière morte à ce point est forcément un être supérieur, un dieu concert et visible.
Croc Blanc apprend les lois violentes de la vie dans le Wild puis des hommes. Il désapprend la vie sauvage. Les lois des hommes supplantent celles du Wild, et ces apprentissages sont ceux d’une violence exponentielle. La violence n’est plus une nécessité à la survie dans le monde sauvage,
elle devient une condition imposée par l’Homme qui en fait son amusement. Nous ne sommes pas là dans un monde féerique ou magique où le loup est le danger pour l’homme, mais bien dans la situation inverse d’un monde concret et brutal, dans lequel règne la loi du plus fort et où les loups apprivoisés apprennent très vite la loi des crocs et du gourdin. Il n’y a là ni bon ni mauvais, mais simplement des survivants dans un univers hostile. Dans le Wild, il faut vaincre ou mourir, et surtout ne jamais tomber (Tomber c’est mourir).



Diffusion

27/07-9/08/2020 - Provence-Alpes-Côte d'Azur - Théâtre de l'Oulle

15/02/2020 - Provence-Alpes-Côte d'Azur - Théâtre Isle 80